Respirer est le geste le plus « naturel » qui soit : à la naissance les poumons se remplissent d’air et c’est le début d’une série ininterrompue d’inspirations et d’expirations avant que nous ne terminions notre passage sur Terre en rendant notre dernier souffle.
Fonction automatique, la respiration peut être contrôlée volontairement et c’est cette faculté de contrôle qu’utilise le yoga en proposant une respiration consciente dans la tenue des postures et coordonnée avec le geste dans les enchaînements ainsi que la «discipline du souffle» appelée prāṇāyāma.
« Pour bien respirer faut s’couper les poils du nez », chantait Jacques Courtois au milan du XXe siècle… Un peu simpliste comme solution. Et très mauvaise idée car les poils du nez ont une grande importance dans la filtration de l’air, protégeant des microbes et des poussières. Plus sérieusement, en ce début de XXIe siècle, la médecine redécouvre les bienfaits du contrôle respiratoire dans la gestion du stress et de l’anxiété en le baptisant du nom de « cohérence cardiaque », et préconise six respirations par minute. Des chercheurs américains s’attèlent, de leur côté, à la conception d’un médicament baptisé par la presse « pilule yoga », qui pourrait influencer le circuit du cerveau permettant de se calmer et de réguler sa respiration sans avoir à pratiquer aucun exercice et qui pourrait être utilisé dans la prévention des crises de panique.
En attendant la pilule miracle, on peut se tourner vers la science des yogis, qui ont découvert il y a bien longtemps des moyens très efficaces pour « bien respirer » et développé un art du souffle appelé prāṇāyāma.
La respiration, manifestation du souffle de vie : Prāṇa
Les mouvements respiratoires sont permanents et automatiques – nous respirons sans y penser en permanence, de jour comme de nuit et même dans des états d’inconscience. Mais nous pouvons intervenir volontairement sur cette fonction automatique et c’est cette possibilité que va exploiter le yoga. Le terme de prāṇāyāma est composé de deux mots : Prāṇa « souffle vital » ou « énergie vitale », est ce sans quoi il ne peut y avoir de vie. La manifestation de Prāṇa chez les êtres humains est la respiration. Sa prééminence ne fait aucun doute : dans les textes anciens, il est souvent raconté comment les organes quittent chacun à son tour le corps qui continue de vivre. Prāṇa s’en va le dernier : c’est immédiatement la panique et on le supplie de revenir. On sait la durée de vie sans respirer très courte : pas plus de trois à quatre minutes…
Le second terme est āyāma « extension, étirement » : il s’agit donc d’allonger, d’étirer le souffle, mais aussi de le faire circuler, de le concentrer à l’intérieur du corps. Cela rejoint une croyance indienne selon laquelle nous naissons avec un nombre de respirations donné et que l’allongement du souffle nous permettrait logiquement d’augmenter notre durée de vie.
La pratique du prāṇāyāma est indissociable de celle du yoga : « Le yoga se révèle lorsque le flot du souffle s’arrête. »
Le prāṇāyāma dans les textes
Dans le Yoga-sūtra de Patañjali, le prāṇāyāma arrive en quatrième position de l’aṣṭāṅga yoga (le yoga aux huit membres) : il suit āsana, la posture, et le sūtra II-49 nous dit que la pratique posturale ayant permis de limiter les causes de perturbation tant mentales que physiques, on peut s’adonner au prāṇāyāma défini comme « l’interruption des mouvements (naturels) que sont l’expiration (śvāsa) et l’inspiration (praśvāsa) ». Cette définition du prāṇāyāma est suivie de deux sūtra qui introduisent la notion de rétention du souffle et surtout les qualités que le souffle doit atteindre : allongement et subtilité. Enfin, Patañjali parle d’un « quatrième prāṇāyāma » dans lequel le yogi abandonne tout recours aux techniques habituelles pour « devenir » le souffle. Alors, nous dit le sūtra II-52, est rendue possible une claire vision de la réalité.
Dans la Bhagavadgītā, poème qui fait partie du Mahābhārata, la respiration maîtrisée devient un sacrifice, une offrande : le yogi offre le souffle inspiré (prāṇa) dans le souffle expiré (apāna) et le souffle expiré dans le souffle inspiré. Prāṇa et apāna désignent ici l’inspiration et l’expiration, mais aussi les zones de la poitrine et du bas-ventre et cette strophe nous indique le trajet du souffle dans notre tradition : de la poitrine vers le ventre à l’inspiration et du ventre vers la poitrine à l’expiration.
Le Yogayājñavalkyam, dans le chapitre consacré au prāṇāyāma, insiste sur le lien entre le son et le prāṇāyāma – chant intérieur des lettres A, U, Ṃ durant les trois modes de la respiration (inspiration, expiration, rétention), mais aussi récitation de la Gāyatrī – et décrit des concentrations du souffle dans des lieux précis du corps : gros orteil, bout du nez, nombril, langue, espace entre les sourcils. L’auteur souligne aussi à maintes reprises le caractère thérapeutique du prāṇāyāma.
La Haṭhayogapradīpikā, ouvrage plus technique que les précédents, commence par une affirmation du lien souffle/état mental. A partir de là, l’auteur décrit des techniques comme nāḍī-śodhana (la purification des canaux subtils), ujjayin (la respiration victorieuse) ou śītalī (la respiration rafraîchissante). Le texte met en garde sur les effets d’une pratique incorrecte : « De même qu’un lion, un éléphant ou un tigre ne sont domptés que progressivement, de même le souffle doit être contrôlé par degrés, lentement, autrement il tue le sādhaka (pratiquant) lui-même. »
Les outils au service du prāṇāyāma
L’observation du souffle et de ses effets sur le corps – mouvements de la poitrine et de l’abdomen, sensation au niveau des narines – est le premier des prāṇāyāma. Et cette observation neutre n’est pas chose facile, car dès qu’on l’observe, le souffle change.
La coordination respiration/mouvement : l’attention constante à la coordination du geste et du souffle dans les enchaînements de postures est caractéristique de l’enseignement transmis par Desikachar. Les enchaînements « dynamiques » se situent généralement en début de séance et cette harmonisation installe d’emblée calme et intériorisation.
Pūraka et recaka prāṇāyāma : ces deux termes désignent pour le premier l’inspiration et le second, l’expiration. Dans ces prāṇāyāma une phase respiratoire est libre tandis que l’autre est contrôlée.
Kumbhaka prāṇāyāma : kumbhaka est le fait de retenir, d’arrêter la respiration que ce soit après l’inspiration et/ou l’expiration. Une progression ascendante et descendante sera mise en place dans le kumbhaka prāṇāyāma, qui évitera tout dommage. Kumbhaka peut se combiner avec pūraka et recaka.
Le comptage : un des moyens d’observation du souffle consiste à compter la durée des phases respiratoires et les éventuelles rétentions. On peut compter sans intervenir ou fixer comme objectif d’atteindre progressivement certaines durées.
Le rythme : lié au comptage, le rythme installe un rapport déterminé entre inspiration, expiration et la ou les rétentions. Il y a des rythmes dit samavṛtti, c’est-à-dire qu’il y a égalité des phases respiratoires et éventuellement des rétentions et les rythmes viṣamavṛtti, qui sont eux de durée inégale sachant que les rapports ne doivent pas être laissés au hasard.
Les krama : ces paliers respiratoires qui peuvent être mis en place sur l’inspiration et/ou sur l’expiration consistent en une ou plusieurs interruptions.
Le son : l’utilisation de son permet un allongement naturel du souffle. Des sons simples – A, O, U, MĀ – mais aussi des mantras plus longs peuvent être utilisés durant le prāṇāyāma mais aussi dans les postures. Il y a trois modalités du son : à voix haute, murmuré et intérieur.
La visualisation : visualiser des lieux précis du corps pour y concentrer le souffle : les articulations ou les points du corps cités dans le Yogayājñavalkyam ; on peut aussi associer des visualisations de couleurs, de formes (yantra), du soleil, de la lune…
« Dans le prāṇāyāma on se contente de respirer »
Toutes ces techniques d’observation, de contrôle du souffle ne sont que des moyens « d’être avec le souffle », comme le dit Desikachar. Elles ont comme corollaire d’orienter naturellement l’esprit, d’ouvrir la porte vers la méditation (dhyāna).
Certaines écoles de yoga considèrent le prāṇāyāma comme réservé aux pratiquants confirmés, alors que, comme le dit Desikachar, « dans le prāṇāyāma on se contente de respirer ». Il recommande simplement de demander à l’élève d’être à l’écoute de toutes les réactions du corps et de progresser doucement en particulier dans les rétentions.
Le prāṇāyāma se situe presque toujours en fin de séance après un travail postural qui met dans de bonnes dispositions pour rester en assise assez longtemps le dos droit. La posture doit permettre d’oublier le corps et tous les aménagements sont bons pour qu’il n’y ait ni douleur, ni tensions parasites, qui nuiraient à l’attention portée à la respiration. Il faut aussi ménager une transition douce entre la pratique posturale et le prāṇāyāma : « L’approche pratique du prāṇāyāma devrait être graduelle et progressive. Après les āsana, on devrait se reposer plusieurs minutes avant le prāṇāyāma parce que dans le prāṇāyāma l’orientation de l’attention est sur le souffle et non plus sur le corps. Cet intervalle de temps permet au corps non seulement de se reposer mais aide aussi à assurer une transition pour l’esprit. »
L'attention constante à la respiration, la coordination mouvement/respiration, le comptage des respirations dans les postures tenues en statique, l’utilisation des rétentions et des krama, le prāṇāyāma de fin de séance, tous ces éléments font du yoga transmis par les enseignants de l’IFY un yoga plein de souffle !
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Sylvie PRIOUL
Professeure et formatrice de l'IFY




